Le pouvoir du journalisme : Comment les journalistes peuvent valoriser leur métier d’informer ?

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Nous vivons une époque où l’information règne en maître. Le journaliste, dans son métier d’informer, est plus important que jamais. Un peu partout dans le monde et plus principalement en Haïti, ce métier est souvent mal compris ou sous-estimé. Le rôle de ce dernier étant essentiel, sert donc à éclairer nos consciences et défendre la vérité avec la plume comme épée dans un monde en proie à la désinformation.

Le 21 août 2023, une vidéo diffusée par John Colem Morvan circule sur internet où ce dernier présente des excuses à Johnson Napoléon pour avoir proféré des propos diffamatoires à son encontre, sans aucune preuve à l’appui. M. Morvan, autoproclamé « lanceur d’alerte » avait l’habitude d’accuser l’homme d’affaires Jhonson Napoléon d’être lié de loin ou de prêt aux actes de corruption des gouvernements actuels et passés, pour ne citer que ceux-là. M. Napoléon a déclaré qu’il n’en resterait pas là. Il l’a conduit en justice et a remporté le procès. M. Morvan a été obligé de faire des vidéos avouant qu’il n’avait aucune preuve de toutes les allégations qu’il a prononcé contre M. Napoléon. L’ancien journaliste au quotidien Le Nouvelliste et activiste Amos Cincir, dans une interview accordée à Entretien 2000, a fait savoir que « s’il (i.e John Colem Morvan) n’est pas journaliste, pourquoi s’acharne-t-il à partager des informations – qui, plus tard sont relayées par plusieurs médias en le citant comme source crédible ». Ceci nous montre à quel point le partage d’information qui constitue l’essentiel du métier de journaliste est beaucoup plus qu’important de nos jours. Pour citer Jacques Attali, écrivain et homme politique, « dans un monde où l’information est une arme et où elle constitue même le code de la vie, la rumeur agit comme un virus, le pire de tous car il détruit les défenses immunitaires de sa victime ». Et seul le « vrai » journalisme en est le remède. Bien des dérives ont eu lieu au sein du métier par des usurpateurs de la profession. Et, surtout avec l’expansion des nouvelles technologies de l’information et de la communication.

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Selon l’UNESCO[1], le journalisme est l’activité consistant à collecter, à vérifier, à analyser et à diffuser des informations sur des événements d’actualité, afin d’informer le public. Cette notion d’informer a varié avec les âges. Avec l’avènement du numérique, la capacité de diffuser des informations ne s’est pas cantonnée seulement aux médias traditionnels. Elle s’étend désormais à l’ensemble de la population. Le journaliste se retrouve donc à demander si ces récents outils technologiques ne sont pas là pour le remplacer. Pour Sandy Clervil, ingénieur en informatique et fondateur de l’agence The Request, « certaines technologies sont bénéfiques pour les médias comme les plateformes de publication en ligne, les outils de gestion de contenu, les réseaux sociaux pour la diffusion d’informations et l’analyse de données pour mieux comprendre le public ». Cependant, « les médias ont également été confrontés à des défis tels que la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux, la perte de revenus publicitaires au profit des géants de la technologie, et la nécessité de maintenir la confiance du public dans un environnement numérique », ajoute-t-il. La désinformation devient alors le cancer qui gangrène le monde de la presse à un stade où la guérison paraît quasi impossible.

Confronté à cette dure réalité, le journaliste n’a pas d’autres choix que d’utiliser le numérique à bon escient. C’est ce que nous a confirmé Amos Cincir et Widlore Mérancourt, respectivement ancien journaliste au quotidien Le Nouvelliste et actuel éditeur en chef du média en ligne Ayibopost dans une interview dans le cadre de ce travail. M. Mérancourt nous a affirmé que les citoyens ont le droit à l’information. En tant que journaliste, on se doit de leur apporter l’information par tous les moyens qu’on dispose du moment qu’on respecte l’éthique et le code déontologique du métier. M. Cincir, de son côté, explique que les journalistes doivent se servir des avantages que la technologie nous offre aujourd’hui, d’être plus réceptif et d’accepter le changement. « D’ailleurs les journalistes devraient suivre des formations en continu au fur et à mesure que de nouveaux outils voient le jour », a-t-il martelé.

Par ailleurs, M. Clervil, a fait savoir que : « la technologie peut aider à lutter contre la désinformation en développant des outils de vérification des faits automatisés, en utilisant l’apprentissage automatique pour détecter les contenus suspects, et en favorisant la littératie médiatique pour sensibiliser le public au discernement des informations. » En proie aux défis actuels qu’impose l’ère numérique, les journalistes doivent exploiter la technologie dans son ensemble dans le but de toucher un plus large public. Des infographies interactives aux récits en réalité virtuelle, l’information a dorénavant le moyen d’être présentée de manière captivante et accessible à tous. Sans oublier l’utilisation des réseaux sociaux non seulement pour diffuser des nouvelles, mais aussi pour interagir avec le public, créant ainsi un dialogue ouvert et transparent.

Dans un pays comme Haïti où nous vivons dans un contexte de corruption et d’impunité, le journaliste a le devoir de tenir le flambeau de la vérité bien haut. Enclin à dénoncer les malversations que ce soit dans le secteur privé ou encore au sein des institutions étatiques, les journalistes ont donc là une épée de Damoclès sur la tête. De par cette injonction qu’est la dénonciation de toute forme d’injustice, les journalistes sont souvent victimes d’agressions, de viols, de vols, entre autres. Dans les différents cas d’agression sur les journalistes dans l’exercice de leurs métiers. Ils n’ont aucun saint à qui se vouer en matière de droit légal si ce n’est de déposer une plainte comme tout citoyen. « Ces plaintes sont souvent classés sans suite », nous a confirmé l’éditeur en chef d’Ayibopost. À noter que 9 journalistes ont été tués en Haïti selon l’UNESCO [2]en 2022 dans l’exercice de leurs fonctions. « Mais ce n’est pas ça qui va nous freiner dans notre course. Si le journalisme n’existait pas, le pays serait pire que son état actuel. Ce sont les journalistes qui ont diffusé l’information sur le massacre des fidèles du pasteur Marco récemment. Sans les journalistes pour défendre la vérité et la démocratie, ce serait l’anarchie totale » ajoute-t-il. Les journalistes doivent être en mesure de dénoncer l’injustice en menant des enquêtes dans le pays en toute légalité sans craindre d’être victimes de violence ou de représailles.

Tout bon professionnel qui se respecte doit prendre en compte la déontologie du métier qu’il exerce. Il n’en est pas moins du journalisme. Les cas où l’éthique journalistique est compromise en raison de la pression politique, économique ou sociale se répètent assez souvent en Haïti. Surtout en raison du modèle économique des médias. Amos Cincir nous a expliqué que la création de beaucoup de médias en ligne a engendré beaucoup plus de sensationnalisme dans le partage d’informations. Cette démarche s’inscrit dans le but d’attirer les internautes, avoir plus de vues et générer plus d’argent via les systèmes de monétisation des géants tels que les GAFAM. Certains médias qui mettent en lumière l’importance cruciale de la responsabilité et de l’intégrité dans le journalisme dans leurs travaux sont souvent négligés par le grand public car ils ne rentrent pas dans cette démarche.  Pour M. Mérancourt, le journalisme est un métier noble et de valeur. Il perçoit le travail du journaliste comme une vocation à garder la démocratie, faire respecter les droits humains de tout un chacun et exposer les faits tels quels. Il est clair que le modèle économique des médias est à repenser. Mais quand il s’agit du respect de l’éthique du métier, cela dépasse le cadre économique mais rentre plutôt dans l’aspect moral et même social du métier.

Selon les explications de M. Mérancourt, en tant que professionnel appelé à former et à informer, c’est plus qu’un devoir de se mettre à jour en prenant des formations. Surtout concernant les dernières tendances du journalisme. De plus, l’internet offre beaucoup de possibilités aux professionnels du métier. On peut ajouter que la participation à des programmes de Fellowship, des colloques, etc…contribuent activement à mettre plus de lumière sur les journalistes qui y participent mais aussi sur le métier lui-même. Les bagages intellectuels que vous vous procurez au niveau académique et sur le terrain vous serviront à lancer des campagnes de sensibilisation sur l’importance du journalisme par exemple. Le secteur des forces de l’ordre devrait être parmi les premiers à participer à des séances de sensibilisation sur le métier du journalisme. Lors d’une interview, l’avocat en Droits Humains, Me Arnel Rémy nous a déclaré que : « les policiers doivent prendre conscience que le journaliste est dans l’exercice de son métier en vertu de la loi de la constitution haïtienne. Ils n’ont pas le droit de les brutaliser, voire appréhendés alors qu’ils ont aucune charge légale retenue contre eux », dans une interview qu’il nous a accordé dans le cadre de ce travail. Plus loin, l’éditeur en chef d’Ayibopost nous a confirmé que les violences viennent aussi de la population elle-même. D’importantes campagnes de sensibilisations devraient être réalisées au sein de la population haïtienne. Non seulement sur l’importance du métier de journaliste mais aussi sur des sujets d’importances capitaux tels les sujets relevant des droits humains par exemple. Ainsi, pour paraphraser Alexandre Pétion, seul l’éducation est capable d’élever l’homme à la dignité de son être.

Participer à des concours et/ou des prix dans le secteur servira non seulement à attirer les projecteurs sur vous, sur votre travail mais aussi sur le métier en général. Les récompenses attribuées à des journalistes chaque année sont comme des morceaux de briques servant à construire le grand édifice que représente le journalisme, la liberté de la presse au niveau national et international. Ces concours sont aussi une opportunité pour les journalistes de traiter les problèmes qu’ils endurent au jour le jour dans leur métier. Ils peuvent aussi en profiter pour soutenir les journalistes en danger, promouvoir la liberté de la presse et dénoncer les auteurs de violations des droits humains responsables de leurs actes. Leila Joseph, 1ère lauréate de la catégorie journaliste du concours de reportages en droits humains de l’Office Protection du Citoyen de la 6e édition (2022), a déclaré que : « la participation à un concours contribue à exposer les travaux de qualité qu’effectue les journalistes au sein du secteur. Face aux charlatans qui ne pratique pas le journalisme authentique, les concours sont les seuls remparts qui nous restent dans le secteur. Lorsque vous investissez votre temps et votre énergie à préparer des contenus de qualité, vous surpasserez ces soi-disant journalistes et ferez l’honneur du secteur ». Ainsi le journalisme ne se résumera pas qu’au sensationnalisme ou encore au mensonge. « Lors de ma participation l’année dernière, j’exposé un fait très commun qu’est la publication de photos de cadavres sur les réseaux sociaux. La pratique devenait courante et le public ne se doutait pas si ce genre d’images pouvait heurter la sensibilité de quelques-uns et porter atteinte à la dignité des cadavres » ajoute-t-elle.

Dans l’ère numérique complexe et interconnectée dans laquelle nous vivons, le journalisme d’investigation émerge comme une force essentielle qui transcende les simples reportages ou encore le traitement d’un simple fait d’actualité. Il va au-delà des gros titres pour révéler les vérités cachées et mettre en lumière des réalités souvent négligées. Les journalistes d’investigation jouent un rôle crucial en examinant de près les questions complexes, en suivant l’argent et en exposant la corruption. Leur travail courageux dévoile les abus de pouvoir, amenant ainsi les responsables à rendre des comptes. En dénonçant l’injustice sociale et en creusant profondément dans les problèmes de la société, le journalisme d’investigation nous oblige à remettre en question nos perceptions et à agir en tant que citoyens informés. En 2007, le journaliste Phares Jérôme a fait un reportage sur une localité en Haïti, Montegrande[3], où la population est en grande partie malade au niveau des yeux. Le reportage avait pour titre : « Un village d’aveugles ». L’article a fait la une à l’époque. En effet, les spécialistes ont fini par identifier l’origine du problème au niveau des yeux des habitants. Il s’agissait de l’eau dont il se servait. Cette eau était infectée par du métal, donc les répercussions affectaient leurs vues. C’est là qu’un exemple parmi les bienfaits du journalisme au sein de notre société.

À côté du journalisme d’investigation, s’ajoute le journalisme de solution qui émerge comme une lueur d’espoir dans un monde souvent dominé par des nouvelles tragiques. Alors que le journalisme d’investigation met en lumière les problèmes, le journalisme de solution se concentre sur les réponses constructives et les initiatives qui changent des vies. Il explore les innovations sociales, économiques et environnementales qui offrent des solutions aux défis complexes auxquels nous sommes confrontés. En mettant en avant les individus et les organisations qui font une différence positive dans leur communauté, le journalisme de solution inspire et motive le changement. « On peut prendre comme exemple l’excellent travail qu’effectue le journaliste Michel Joseph qu’est de connecter les parents et leurs enfants qu’ils avaient perdu de vue depuis des années. Ce genre de journalisme utile est à féliciter car il a réfléchi à apporter une solution à ceux dans le besoin au moyen de son métier », martèle la dernière lauréate en date du concours d’OPC. Le journalisme de solution aussi appelé journalisme utile nous rappelle que même face aux obstacles les plus insurmontables, des solutions existent et peuvent être mises en œuvre grâce à l’ingéniosité, à la coopération et à la détermination. Ces deux formes de journalisme travaillent main dans la main pour nous fournir une compréhension complète du monde qui nous entoure, nous encourageant à agir pour un avenir meilleur.

Dans un paysage médiatique en plein évolution, le journalisme a trouvé de nouvelles voies pour prospérer et valoriser leur métier d’informer à travers l’éthique, l’éducation et l’impact social. Ainsi, les journalistes ont le pouvoir de remodeler la perception du public à leur égard. Ce processus ne se limite pas à l’amélioration de leur propre réputation, mais contribue également à renforcer la confiance du public dans les médias et à maintenir une société informée, engagée et démocratique. Pour Amos Cincir, le journaliste n’est pas seulement un métier, c’est un engagement envers la vérité, la justice et le bien commun.


[1] « Journalistes ». UIS UNESCO, https://uis.unesco.org/fr/glossary-term/journalistes.

[2] « Observatoire de la sécurité des journalistes ». UNESCO, https://fr.unesco.org/themes/safety-journalists/observatory.

[3] Le Nouvelliste Haiti, https://lenouvelliste.com/article/41238/montegrande-un-village-daveugles

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