L’amour passionnel : un baiser à couper le souffle

L’excès nuit en tout, y compris dans l’amour, sans doute. S’il n’y a rien de plus précieux en ce monde que le sentiment d’exister pour quelqu’un estime Victor Hugo, toutefois on peine à s’imaginer qu’un sentiment aussi doux et bienveillant puisse devenir dangereux à un point où aimer quelqu’un peut résulter à lui donner une mort tragique.

En effet, l’amour passionnel aboutit certaines fois au crime dit passionnel et plus d’un se demande comment l’amour peut-il pousser quelqu’un à violenter terriblement, frapper jusqu’à la mort, torturé de sang-froid jusqu’à mettre un terme à la vie. Mais qu’est-ce qui pourrait bien expliquer un acte aussi odieux issu d’un quelconque amour.

« Je l’aimais si fort, c’était plus que de l’amour, c’était de l’admiration, la folie… et je ne peux que donner mon cœur à l’autre de cette façon ». Tels sont les mots employés par Junior pour décrire l’attachement inestimable ressenti à l’égard de son ancienne compagne au point de devoir lui ôter la vie.

Au-delà de l’image du coup de foudre, vécu de façon passive par un sujet « frappé » d’amour fou, la passion est avant tout une forme de possession de l’autre. Bien souvent, le passionné explique avoir investi intensément d’autres objets, avant même d’avoir connu sa conjointe. Le sujet parle ainsi du besoin de s’accrocher à l’autre, comme on s’agrippe à un objet quand la menace est la chute, le précipice.

Tout se passe comme si l’objet de passion n’était pas reconnu dans sa totalité propre et différente, et qu’il servait avant tout de réceptacle à l’affectation débordante d’un besoin d’investir in extremis. Ce qui est investi intensément dans la passion semble être le lien de passion lui-même, c’est-à-dire le brasier sensoriel qui recouvre un vécu d’effondrement abyssal. La passion est passion de la passion m’a-t-on appris ou encore c’est une maladie de l’âme pour reprendre Emmanuel Kant.

L’amour passionnel est une dépendance affective et sensorielle, certes mais l’acte violent va émerger comme un élan de survie chez le sujet pour tenter de retrouver un objet à travers lequel il tente, coûte que coûte, de maintenir un lien.

La passion est généralement associée à un vécu d’attraction incontrôlable à l’égard d’un objet, ce qui entraîne une grande dépendance. C’est une relation dans laquelle un objet est déplacé par le sujet dans le registre des besoins, cet objet devenant ainsi une condition de vie pour que le [Je] investisse le fonctionnement de la psyché et du corps ».

Mais si le sujet est dépendant de son objet de passion comme d’une condition vitale pour pouvoir s’investir, il exprime paradoxalement une perte de contact avec lui-même dans ce lien d’investissement intense. Il en est de même pour l’acte qui émerge dans un mouvement passionnel, où le sujet se sent hors de lui. C’est en effet par cette « affection par qui l’être affecté se sent hors de lui » que Pradines définit la passion. Sigmund Freud également, parlé d’un dessaisissement de la personnalité dans l’état de passion amoureuse, qui se ferait au profit de l’investissement d’objet. Il écrit que dans l’état amoureux extrême, l’objet est conservé et surinvesti par le moi et aux dépens de celui-ci.

Ainsi, le sujet se vit comme en dehors de lui-même dans sa relation avec l’autre et surtout l’objet, l’habiter, le coloniser, serait à la fois une manière de maintenir un investissement, en même temps qu’une manière de lutter contre des vécus internes non subjectivables.

Par ailleurs, on définit le crime passionnel comme étant un acte violent, fréquemment homicide, commis sous l’effet de la passion (amour déçu, jalousie, colère, etc.), le plus souvent paroxystique, survenant après un facteur déclenchant.

En majorité, la victime est le partenaire habituel, mais il peut aussi s’agir d’enfants ou d’autres personnes présentes sur les lieux. La personnalité de l’auteur est souvent pathologique (narcissique, limite, dépendante, psychopathique, entre autres). Il y a parfois acharnement sur la victime, selon la violence des sentiments.

Le crime passionnel, un crime d’amour-propre, un crime excusable ?

« Tout allait si bien », « je l’aimais tellement », « j’ai tout fait pour elle ». Ces phrases, les experts-psychiatres et avocats les entendent de la bouche des conjoints meurtriers, presque à chaque fois qu’ils ont à les rencontrer. Ils évoquent généralement une rupture ou une dispute qui a conduit au passage à l’acte. Dans son livre « La barbarie des hommes ordinaires», Daniel Zagury explique : « ils sont incapables de se regarder de l’extérieur en se décentrant de leur posture narcissique. Ils se voient essentiellement comme des victimes, sans autocritique, sans capacité à comprendre l’autre ».

Au préalable, ils présentent une vulnérabilité. Quelque chose d’essentiel leur fait défaut, que les aléas de la vie amoureuse vont dramatiquement révéler en les conduisant pas à pas jusqu’au seuil de l’effondrement, du suicide, de l’homicide ». Car bien souvent, suicide et homicide sont liés, l’enjeu étant de tuer l’objet de la douleur ou la douleur elle-même. Avec pour résultat direct, dans le cas du crime, « un lien figé pour l’éternité » comme l’évoquent certains psychologues.

Ainsi, certains attribuent ce phénomène, (fémicide découlé de crime passionnel à une affaire d’homme sexiste) mais pour d’autres cela va plus loin quand il s’agit de drame passionnel lié à la vie amoureuse car c’est lié à un trouble psychique ou encore l’environnement dans lequel l’individu a évolué pourrait être à la base de ce déclic.

Et chez nous en Haïti, la liste est longue, des femmes qui sont victimes, Ginou Mondésir, Sherley Monfort entre autres. Des femmes assassinées par jalousie, qui ont payé de leur vie les caprices de leur conjoint, des femmes dont le droit à la vie est violé et vilipendé.

Tout compte fait, le crime passionnel est considéré à tort ou à raison comme étant le paradoxe d’une violence supposée normale ; les avocats des meurtriers leurs défendent bec et ongles en avançant des arguments relatifs à une perte de maîtrise de soi quoiqu’ injustifiée pour ôter la vie, ou du moins des faits accablants qui poussent les sujets à perdre raison, ou utilisent certaines fois de façon malhonnête l’amour comme alibi pour justifier l’acte criminel. Mais sachez-le, en dépit de tout ce qui a pu se passer, aucune raison ne devrait être valable pour ôter la vie à autrui.

Et finalement, peut-on continuer à aimer ou faire confiance à quelqu’un face à la recrudescence des crimes passionnels ? Ce dont il est certain le bien va toujours triompher tôt ou tard et aucune excuse n’est plausible pour ne pas aimer car pour citer Antoine de Saint-Exupéry : « C’est une folie de haïr toutes les roses parce qu’une épine vous a piqué, d’abandonner tous les rêves parce que l’un d’entre eux ne s’est pas réalisé, de renoncer à toutes les tentatives parce qu’on a échoué ». Mais retenez une chose, aimer est une chose, le prouver chaque jour en est une autre.

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